Myanmar – Février 2017

« À quelques semaines de ma naissance, ma mère, arborant un ventre déjà bien rond, se rendit avec mon père et ma sœur à la pagode Shwedagon de Yangon. Comme le veut la coutume, elle apposa une feuille d’or, si fine que le moindre coup de vent aurait pu l’emporter, sur le sexe d’un joli bébé de bronze pour que Bouddha lui donne un fils. Le destin en décida autrement : je suis née fille. J’ai poussé mon premier cri un dimanche. Jour du Garuda – un oiseau mythique, du chiffre 19 et du soleil. Selon l’astrologie birmane, à chaque jour de la semaine sont associés un animal, un chiffre, une planète. Sans importance ? C’est ce que j’ai longtemps cru. Que cela ne m’obligeait qu’à prier devant l’autel correspondant au jour de ma naissance.

Jusqu’au jour où j’ai rencontré le prétendant, à première vue, idéal. À première vue seulement. Notre union fut jugée impossible par l’astrologue de la famille, car il était né un samedi. Or, samedi et dimanche, dragon et Garuda, ne peuvent s’entendre. Trop puissants. Trop solaires. Évidemment.

Pour surmonter ma déception, j’ai multiplié les gestes méritoires, toute ma vie. J’ai fait chaque jour des offrandes au Bouddha, fleurs, fruits; j’ai nourri ceux qui en avaient besoin; j’ai donné aux monastères; j’ai médité des heures durant; j’ai marché jusqu’aux lieux de pèlerinage les plus grandioses.

Aujourd’hui, au seuil de ma vie, j’espère secrètement que ma dévotion portera ses fruits. Si les esprits sont cléments, mon âme rejoindra un corps noble. Celui d’une femme, belle et puissante, celui d’un homme, peut-être. »

Ce pourrait être la vie d’une birmane ordinaire.
Et cette vieille femme, nous l’avons croisée au marché de Bagan, un cigare à la bouche, débitant du poisson de rivière hérissé d’une toison de mouches. Ses yeux étaient le miroir d’une âme usée par le temps et le labeur. Mais il semblait qu’elle avait mille ans. Qu’elle était fille de la matrice du monde.
Ou était-ce à Mandalay, lorsque, abordée par un moine drapé dans son étoffe rouge brune et dans son sommeil, elle porta sa main à son décolleté pour y retirer des billets froissés qu’elle déposa dans le bol à aumône du saint homme ? Il entonna alors à voix basse la litanie d’une prière qui devait rapporter des mérites à sa commanditaire. Un geste quotidien, parmi tant d’autres, pour s’élever vers la connaissance parfaite et voir le monde sans ce filtre déformant que les humains s’obstinent à garder fixé sur leurs yeux leur vie durant.
À moins que ce ne soit à Inle, sur le lac nourricier de l’état Shan. Restée dans sa maison de bambous sur pilotis et lessivant le linge de la famille puis ses cheveux dans l’eau limoneuse, elle attendait son mari parti pêcher. Pour rapporter de quoi remplir la marmite, il dessinait avec ses bras, ses jambes et sa nasse des arabesques qui ressemblaient à un poème. L’homme dansait entre sa barque et l’onde. Un tango aquatique pour séduire les poissons. Une chorégraphie animiste d’un autre monde.
Et si c’était dans cette école monastique de Hpa-an ? Elle, la vieille institutrice, veillait sur la myriade d’enfants rasés, vêtus de rose et de rouge, qui virevoltaient dans le sable à l’heure de la récréation. Orphelins pour la plupart, tous étaient désormais pris en charge par les disciples du Bouddha. Ici, au pied de pains karstiques et au milieu des verts tapis de jeune riz, on ne vivait pas comme des rois mais on ne mourait pas de faim.
Finalement, cette femme était peut être celle dont le portrait est affiché dans chaque maison, dans chaque restaurant, à côté de Bouddha. Vénérée, elle semble faire l’unanimité, même si un prix Nobel de la paix ne suffit pas à mettre fin aux querelles d’ethnies, aux carnages de frontières. Il reste du chemin à parcourir mais qui se permettra de la juger ?
Qu’importe. Quelle douceur de l’avoir rencontrée, d’avoir admiré dans ses yeux ce pays enchanteur.
Il est temps maintenant de rechausser nos brodequins, cap au Nord. Le Myanmar nous a rouvert les portes de l’Asie avec force sérénité. Nos yeux sont reposés de tant de douceurs, lavés aux parfums de l’Orient.

Un autre royaume bouddhiste nous attend, céleste et mystique.

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