Népal – Mars 2017

Suivez-moi, ami.

C’est dans un halo de poussière que Kathmandu vous souhaite la bienvenue.
Les arbres qui bordent les routes sont pétrifiés dans une gangue blanche ; les vaches en mâchonnent avec flegme les rares pousses à leur portée, comme un vieux chewing-gum pâteux. Pour faire du lait en poudre sans nul doute.

Vous vous dites que la poussière est passagère, qu’elle ne peut persister. Oh, comme vous avez tort ! Dans la vallée en forme de bol tibétain qui entoure la ville, elle est omniprésente. Vos sinus s’en imprègnent, vos bronches s’en remplissent, vos yeux s’en abreuvent. On doit pouvoir y échapper dans les temples et les lieux saints, non ? Las, entrez dans Pashupatinath, lieu saint peuplé d’ermites, de chiens plein de mites et de pigeons. Si un malheureux a décidé de rendre l’âme ce jour-là, retenez votre souffle. Les corps de chair d’hier sont aujourd’hui de blanches torchères. Le défunt part en fumée ; elle vous lèche de sa langue morbide. Poussière, tu redeviendras poussière. Disons que vous avez pris un peu d’avance.

Comment alors, voulez-vous faire autrement que de vous racler la gorge, expectorer, cracher cette farine urbaine ? Vous ne voulez pas, voilà tout. Dans ce cas, allons-y gaiement. Crachez madame, éructez monsieur. Allez-y mon garçon, mollardez. Ne soyez pas timide jeune fille, glaviotez. Votre sensibilité d’occidental en prend un coup, on lui crache à la gueule, merde ! Calmez-vous, raquez votre bile en un bon gros postillon et vous vous sentirez mieux.
Vous devez en effet préparer votre royal palais à goûter un met divin. Sur leur Olympe, les dieux avaient le nectar, mais vous pouvez en être certain, ces jouisseurs à toge n’avaient pas entendu parler de momos. Non, pas Mohammed, le prophète, celui-là prophétiserait plus tard. Non, les momos, tout court. Si vous jetez votre dévolu sur une dizaine de momos fraîchement cuits à la vapeur, vous goûterez à la perfection faite ravioli.
Point d’ironie je vous prie ! Et si le momo est une fulgurance, vous ne pourrez pas, à l’inverse, vous extraire du temps des lentilles (pas de cerises dans le coin, désolé). Ici les pendules ne font pas tic-tac, mais dal-bhat. Vous entendez ? Dal-bhat, dal-bhat, dal-baht… Le dal-bhat, c’est soir et matin, matin et soir. Je vous vois venir avec vos geignardises d’européen exalté sur la routine et le train-train. Taisez-vous je vous prie et appréciez le doux ronron du repas quotidien. Il remplira vos estomacs et comblera votre âme, encore et encore.

Et encore. Comme le mouvement sans fin des moulins à prières, petits et grands, riches ou kitsch, sobres ou clinquants. Passez votre main sur les moulins et fermez les yeux pendant que vous circambulez.
« Bon, autant les autres billets étaient pas mal autant là il yoyote sérieusement de la cafetière. Je me demande si ce n’est pas sa barbe qui freine l’arrivée d’oxygène au cerveau. Et la pauvre Alice qui doit subir ça, quelle sainte elle fait ! Mais enfin, essayons et fermons les yeux ».
Oui voilà. Vous sentez ? Vous réalisez que ce geste anodin est le mouvement de l’univers ? Vous êtes ni plus ni moins en train d’illustrer l’ordre cosmique.

« Non vraiment là, ce n’est pas possible. Le mouvement de l’univers… Il déraille le pauvre. Et puis de toute façon, il arrive bien que plus personne ne tourne les moulins. Alors quoi ? »
Vous n’êtes pas très coopératif. Mais passons. Hissez-vous un peu sur les hauteurs. Grimpez sur des collines où pour la vue votre cœur se pâme. Regardez alentour. Que voyez-vous ? Des arbres, des champs, des chemins de terre. Certes. Mais regardez mieux.

Ne voyez-vous pas ces terrasses prêtes à se gorger d’eau ? Les hommes se sont fait tailleurs pour modeler le doux diamant en ces milliers de facettes. La pluie et le soleil parachèveront l’œuvre. Et ces rhododendrons, ne me dites pas qu’ils vous sont invisibles ! Des arbres – pas des arbustes – des arbres recouverts de flamboyantes boules rouges et roses. Une merveille, n’est-ce pas ?

N’hésitez pas, si votre souffle le permet, à pousser un peu plus haut, au pied des montagnes. Vous vous sentez petit ? C’est bien. Les sommets vous ravissent ? Évidemment. Vous vous trouvez en présence des filles aînées du temps et de la terre. Inclinez-vous.

En parlant d’aînée, avez-vous remarqué comment on s’apostrophe ici ? « Didi, dai ». On se donne du « grand-frère, grande sœur ». « Monsieur, Madame », c’est pour les pince-fesses. Ici chacune est la sœur de tout le monde et chacun son frère. Vous me suivez ? De sorte que vous vous sentez facilement en famille. Avec Ama ou Babou, Bazé ou Nanou, partout vous vous sentez chez vous. Bien sûr, votre vraie famille vous reste chère, comme votre petit frère ou celle qui a pris votre cœur.
Mais tout de même, admettez-le, vous vous sentez incroyablement bien ici, au Népal.

Pour nous, cette étape fut un moment privilégié dans un foyer aimé. Reçus comme des rois et choyés, nous partons maintenant à l’assaut des steppes infinies, du berceau des invasions barbares. Comme celle de la soie, notre route prend désormais le chemin de l’Occident.

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