Kirghizstan – Avril 2017

Entrer au Kirghizstan pour la première fois c’est comme assister à la rude bataille que livre le printemps sur l’hiver. Il fait encore froid mais le soleil affirme sa souveraineté. La neige enferme encore la terre mais elle souffre en silence, à l’approche de sa mort annoncée. Nous sommes arrivés à Bishkek sous les flocons et dans le froid. Des lampadaires blafards, des avenues immenses bordées d’imposants monuments à la gloire du soviétisme, des immeubles gris et râpés tendant leurs oreilles paraboliques vers la bonne parole de la grande sœur russe. Le décor est planté. Un peu renfrognés, on courbe l’échine et on cherche un abri. Mais la carapace de froid et de préjugés qui nous enserre n’est peut être pas si coriace.
Pour commencer, il fait chaud dans les maisons. Vraiment chaud, on s’y sent sacrément bien. Cela peut paraître étrange mais ce n’est pas le cas partout.
Et puis on se surprend à scruter les visages qui nous entourent. Le moins que l’on puisse dire c’est que ces visages n’ont rien d’une masse unifiée, encore moins qu’ailleurs s’entend. Contrairement au blanc mordant de l’hiver qui assujettit tout sous une même couronne de glace. Des visages comme autant d’œuvres d’art dont les influences transcendent le temps et l’espace. Des visages sur lesquels sont gravés les portraits de Gengis Khan, de Tamerlan et d’Alexandre Le Grand. Des caucasiens, des asiatiques, des mongols et des perses. Un cours magistral de géographie humaine.
Tout nous déboussole. On écrit en cyrillique, on prie Allah, on s’enfile des vodkas entre copains, d’un jour ou de toujours, et on vous regarde avec de fiers yeux en amande.
Les premiers contacts sont rudes, les premiers échanges confus. Mais comme les bourgeons font peu à peu leur apparition alors que la brume froide enveloppe encore les arbres, on sent poindre dans ces rencontres un flot d’amitiée à peine contenu.
Soudain, tout explose, comme les feuilles sur les arbres intiment à l’hiver, du jour au lendemain, l’ordre de faire profil bas. Les langues se délient et vous assaillent de questions. Les poignées de main sont viriles, d’une brutalité bienveillante, rassurante. On ne fait pas dans la demi-mesure en Kirghizie. Le thé est généreusement versé dans des petits bols qu’on dirait sortis d’un jeu de dinette pour enfant. Mais c’est par litres que vous allez le consommer, sans modération aucune. Tchai ichem. Jusqu’à plus soif. Dans cette débauche, la pitance n’est pas en reste. La viande c’est bien, mais la graisse, c’est mieux! La gastronomie locale célèbre le gras. On élève les moutons d’abord pour leur blanche couenne, la barbaque suivra.
Et pour célébrer l’amitiée franco-kirghize, on lève le coude, on sourit aussi fort que possible, on pose le verre et on crie : UNE AUTRE ! Vodka, une autre vodka. Ainsi arrose-t-on régulièrement les bourgeons de sa bouche avec cette eau chaude bon marché en espérant que des fleurs y poussent. Plutôt que des fleurs, ce sont des dents en or qu’on voit éclore, baigné que l’on est dans une soûlerie doucereuse.
Mais le symbole le plus parfait qui vous montre combien le pays des hautes montagnes vous cache son jeu, c’est à n’en pas douter le cheval. Placides voire indifférents au premier abord, ils rudoient la steppe de leurs sabots nerveux au moindre petit coup de talon dans les flancs. Accrochez-vous, ils vous emmèneront loin, haut. Ils sont les ailes d’un peuple qui n’a pas complètement oublié l’ivresse des chevauchées de transhumance.
Voir autant de chevaux paître en liberté au pied des sommets enneigés, c’est réveiller un imaginaire mythologique presque vulgaire tant le tableau est parfait. Trotter à 3000 mètres d’altitude en surplombant des étendues infinies fait se télescoper le passé et le futur en un présent foudroyant, d’une beauté primitive.
Un jour, nous roulions sur des routes d’une éprouvante magnificence, à se rappeler un passé inconnu. Une ligne à haute tension cavalait sur la crête, immobile. Les nuages la regardaient, la mine méprisante, comme pour lui signifier qu’ils avaient toujours été là, bien avant elle. Cette route menait vers un caravansérail perché dans un cirque montagneux. L’air que nous y avons respiré n’était assurément pas de notre temps. Il était chargé de l’haleine des bêtes et des hommes, voyageurs au long cours qui prétendaient abolir le lointain et se rire des confins. Cette route, celle de la soie et d’autres merveilles, nous l’avons vue comme dans un rêve éveillé. Comme on assiste à la première floraison, aux premières pousses, en un jour, en une nuit. Comme si la nature était magie et le Kirghizstan printemps.

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Une réflexion au sujet de « Kirghizstan – Avril 2017 »

  1. Quel texte ! Et quel souffle. Merci de cet élan si jeune et si pur pour évoquer ces forces aussi vieilles qu’éternelles ! Et quel style, bien sûr. « Se rire des confins », c’est déjà bien trouvé, mais « abolir le lointain », c’est génial. Quel conte splendide il y aurait à tirer de l’expression. Il était une fois un homme qui voulait effacer le lointain…
    Bravo

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