Ouzbékistan – Mai 2017

Au détour d’une rue j’ai rencontré le passé. C’était en Ouzbékistan.

Il était coiffé de coupoles vertes et bleues, parlait le perse et l’arabe, le turc et le chinois. Je voyais défiler dans ses yeux les infinies caravanes, lombrics des sables marchant à la vitesse de la lumière. La lumière soie.

Il était assis sur un tapis, un bol de thé fumant posé au creux de ses mains. L’air qui sortait de sa bouche était chargé de savoirs immenses : sur l’algèbre, l’agencement des planètes, et le divin.
C’était un personnage solidement bâti, fait d’imposantes mosquées, de madrasas, d’accueillants caravansérails et de chaikhanas. Rendons grâce aux architectes d’alors pour les arabesques de Samarcande et les majoliques de Boukhara. Tout en lui me signifiait la grandeur d’antan, l’amour inconsidéré de la découverte et du voyage. J’étais sous le charme de Bibi Khanum et sous l’emprise de Timur, ses enfants.

J’aurais pu m’arrêter là et m’étourdir à l’opium de cet autrefois. Mais il m’a alors demandé de lui parler du présent.
Je lui ai dit que maintenant, les caravanes n’étaient plus, remplacées par des autos, blanches, toutes blanches, produites par deux seules entreprises étrangères. Que les petits bus, blancs donc, étaient ornés de bouteilles de gaz rouges, comme des groseilles ballottant sur le dos de fourmis laborieuses.

Je lui ai montré les maisons. Certaines étaient en torchis en souvenir de lui. D’autres, recouvertes de crépi jauni, s’alignaient sur des kilomètres, les unes ressemblant affreusement aux autres, symboles d’un état dirigiste. «L’URSS n’est pas morte» lui lançais-je, «je l’ai vue se balader dans les allées d’un lotissement triste».

Je lui ai fait suivre les tuyaux de gaz délavés qui strient la campagne et les murs des maisons. Veinules apparentes d’un pays dont le cœur bat à l’unisson des richesses du tréfonds. Il a ri de voir comment ces artères épousaient les obstacles, tel un serpent géant épris de géométrie.

Je lui ai fait goûter le sel de la mer d’Aral, remplacé par celui des pleurs des pêcheurs. Détournez un cours d’eau et vous ferez couler des larmes à flot.
Je lui ai fait écouter les discours de ses petits-enfants, entraînés tout jeunes à glorifier le père moderne de la nation, Islam Karimov. Paroles rassies d’une époque non-révolue.

Je me suis insurgé contre ce conformisme ambiant, cette aveugle fierté, moi l’occidental nourri à la pluralité. Mais l’Ancien m’a répondu qu’être ouzbek en Ouzbékistan est une affaire d’État et d’âme. Et quelle âme ! Une âme d’artistes, de chanteurs, de conteurs, de combattants aussi. Une âme qui fait briller les yeux.

Personne ne vous offrira comme un ouzbek une hospitalité qu’on croyait reléguée au rang de légende. Et si le thé était monnaie, les visiteurs seraient couverts d’or.
Ici, on vous aidera par tous les moyens, pour chercher votre chemin, votre mot ou du pain.
Ces pains d’ailleurs, comme mille pions croustillants sur l’échiquier du marché. Avons-nous une seule fois dévoré une miche similaire à la précédente? Jamais.
Tout comme la dégustation quotidienne du plat national ne peut jamais avoir la même saveur. Le plov ou pilaf ou palov est à l’image du pays : pareillement différent.

Que dire de ces désertiques steppes traversées sur une langue de bitume defoncé ? À première vue, elles semblaient n’être que les nippes élimées de la terre brûlée et martyrisée par le coton. Malgré tout, ce pesant dénuement offre à quiconque le souhaite un plongeon bienheureux dans le bassin de ses pensées.

À tout cela j’étais obligé d’acquiescer.
« Regretter le passé n’est pas de votre âge» m’a alors balancé le vieux. «L’Ouzbékistan fut grand mais qui vous permet de douter de son avenir ?» continua-t-il en souriant.
C’est entendu. Le doute est dissipé.

Éblouis par la scandaleuse beauté des lieux, nous devons pourtant enfiler de nouveau les bretelles de nos sacs à dos. En se hissant en haut des remparts de Khiva, au delà du désert du Khorezm, nous avons cru apercevoir notre point de départ, le minaret Eiffel ainsi qu’une curieuse marchande l’a rebaptisé.

Mais c’était un mirage.
Car il nous reste de la route et nous allons encore faire halte. Une dernière fois.

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3 réflexions au sujet de « Ouzbékistan – Mai 2017 »

  1. Bonjour Romain et Alice

    « Ici, on vous aidera par tous les moyens, pour chercher votre chemin, votre mot ou du pain »

    Quand vous serez au bout du fil de vos routes,
    Pouvez vous, dans votre sac à dos, importer cette heureuse pratique, pour qu’elle se développe un peu plus en notre douce France.. un peu trop ratatinée… à l’occidentale…
    Merci.

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